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Gratitude pour un compagnonnage intellectuel indéfectible et fructueux. Hommage à Edgar Morin.

12 sept.
4 min de lecture

L’ouverture d’esprit d’Edgar Morin à tous les champs de la connaissance pour construire un système de pensée transdisciplinaire et non dogmatique fut remarquable et demeure malheureusement une exception dans le paysage intellectuel contemporain. Tout édifice conceptuel qui établit des liens dans un champ culturel élargi et à diverses échelles est difficilement recevable par les spécialistes. Edgar Morin a démontré que la non-spécialisation est aussi une virtuosité intellectuelle. Son exemple est un encouragement à affronter la domination des univers académiques spécialisés. Le système d’idées d’Edgar Morin fut pour moi un pilier de soutènement pour cette raison, mais à bien d’autres titres également.


À la fois étendue et profonde, l’influence d’Edgar Morin sur mon système de pensée est par conséquent diffuse et difficile à révéler. Certains traits saillants de ma culture personnelle émergent cependant suffisamment explicitement pour en rendre compte en guise d’hommage.


En premier lieu, la lecture d’Edgar Morin m’a fait passer de la systémique, découverte avec Le macroscope de Joël de Rosnay, à un univers autrement plus vaste, avec la complexité subjective, développée dans La méthode. Il y a des pensées lumineuses qu’on admire comme les chefs-d’œuvre d’un musée, mais la pensée d’Edgar Morin est bien plus que cela : c’est une pensée inspirante, vivante, qui nourrit et qui invite à l’émancipation cognitive. Elle constitue un tremplin pour déployer sa propre pensée. Dans un premier temps, je me suis appliqué à comprendre et à incorporer la complexité, puis j’ai appris à penser, en complexité, divers sujets pas forcément directement liés à la discipline complexité. L’apprentissage en a été facilité par la belle écriture philosophique d’Edgar Morin ; une écriture limpide, fouillée et pas du tout hermétique.


La critique radicale, par Edgar Morin, de la techno-science, du rationalisme, du scientisme, du totalitarisme, du conservatisme, du dogmatisme, ces formes de pensée réductionniste, voire simpliste, qu'elles soient épistémiques ou politiques, fut ainsi également un encouragement à assumer un décalage prononcé, constant, critique, au sein de la société. Il est toujours plus facile d’avancer dans le non-conformisme sur les traces d’un pionnier.


L’exemple d’Edgar Morin est en fin de compte une invitation à rester debout, c’est-à-dire à ne pas renoncer à manifester ce que l’on est fondamentalement, sans tomber dans l’individualisme narcissique ni la mégalomanie ; une invitation à déployer sa puissance et non un quelconque pouvoir de domination.


La carrière professionnelle d’Edgar Morin fut singulière, avec une appartenance aux institutions académiques qui ne l’a pas empêché de les critiquer (du point de vue de la spécialisation notamment), allant même jusqu’à reprocher à l’Université de produire «la haute crétinisation» (Morin, 1990, p. 20). Sa stratégie de publication est plutôt restée en marge des canaux institutionnels classiques, afin d’élargir la diffusion à des publics non spécialisés. Les brillants esprits ne s’enferment pas dans les citadelles de l’érudition élitiste. «La dépossession du savoir, très mal compensée par la vulgarisation médiatique, pose le problème historique clé de la démocratie cognitive.» (Morin, 2004, p. 194). Or, je pense que la démocratie cognitive passe par l’émancipation cognitive individuelle. La question démocratique posée par Edgar Morin fut donc pour moi puissamment stimulante dans l’exercice d’une pensée libre et en complexité. Selon Leonardo G. Rodriguez Zoya (2025), «On doit faire un effort plein d’amour, d’essayer de penser avec Edgar, contre Edgar et au-delà d’Edgar.»


L’humanisme visionnaire d’Edgar Morin est vertigineux, mais nous devons nous efforcer d’aller au-delà si nous l’avons bien entendu. Il a ouvert des perspectives sur des champs qui restent à défricher. Il nous a proposé des outils conceptuels pour «Une réforme de la pensée […] [qui] nous amènerait à nous reconnaître comme enfants de la Terre, enfants de la Vie, enfants du Cosmos. Elle nous ferait prendre conscience de notre communauté de destin d’êtres humains de toutes origines [...]» (Morin, 2011(1), p. 85). La proposition, considérée dans l’actuel contexte culturel, ouvre un questionnement dérangeant : pourquoi la culture occidentale a-t-elle tant de difficulté à accéder à cette réforme ? Pourquoi la voie montrée par Edgar Morin, riche, pleine de bon sens, d’intelligence et d’humanité demeure-t-elle au stade de l’incantation ? C’est l’écart entre l’éthique d’Edgar Morin et sa difficile appropriation par les intellectuels qui m’a conforté dans le déplacement de la réforme, depuis le plan épistémologique et politique, vers un plan cognitif déterminant et plus profond, d’ordre paradigmatique, lié à nos représentations métaphysiques du monde et de l’humain. Sans le terreau intellectuel d’Edgar Morin, je n’aurais sans doute pas envisagé un questionnement aussi radical sur la civilisation occidentale.


Pour clore ce bref témoignage sur mon appropriation de la complexité selon Edgar Morin, je donne cette citation (Morin, 2011(2), p. 49), qui brosse une posture intellectuelle que je prends résolument pour modèle : «Je crois avoir fait dans La Méthode une élaboration personnelle originale. Mais je n’ai pu le faire, comme tout ce que j’ai fait, que parce que j’ai été ouvert à des influences venues de tous horizons, parce qu’aucune carapace doctrinaire durcie n’est venue figer ma conception, et cela parce que celle-ci est encore le lieu d’un antagonisme toujours actif entre des poussées contraires, qu’elle vit de ces antagonismes, qu’elle vit, comme toute pensée personnelle "à la température de sa propre destruction".»


Jean-Yves Rossignol, Ruch, 20 août 2026


Bibliographie

Morin, Edgar. Introduction à la pensée complexe. ESF, 1990.

Morin, Edgar. La méthode : tomes 1 à 6. Le Seuil, 1977-2004.

Morin, Edgar. La méthode : 6. Éthique. Le Seuil, 2004.

Morin, Edgar. La Voie : Pour l’avenir de l’humanité. Fayard, 2011(1).

Morin, Edgar. Edgar Morin, aux risques d’une pensée libre. CNRS Éditions, Hermès, 2011(2).

Rodriguez Zoya, Leonardo G. Conférence intitulée La démocratie, donnée à l’Université Populaire Edgar Morin pour la Métamorphose, Toulouse, le 13 décembre 2025.


 
 
 

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