La gouvernance opaque par les paradigmes
Symptômes de limitations implicites
La complexité déploie un corpus étendu et transdisciplinaire dont le champ théorique et pragmatique est immense. L’intention des penseurs fondateurs, Edgar Morin et Jean-Louis Le Moigne notamment, était essentiellement d’ordre humaniste et éthique.
Le champ de la complexité introduit dans la pensée contemporaine un outillage conceptuel parfaitement approprié au renouveau civilisationnel que beaucoup appellent ardemment de leur vœux pour apaiser les sociétés, moraliser l’économie, renouer avec la nature, restaurer la dignité de l’humain et du vivant en général. La culture de la complexité peut enclencher une telle révolution. Elle offre en effet des méthodes pour penser et agir hors de l’objectivisme, du rationalisme, du réductionnisme et du simplisme, qui prévalent dans la culture occidentale, absorbée prioritairement par un matérialisme utilitariste. Et pourtant, le fonds théorique et pratique de la complexité ne s’est pas imposé massivement dans les instances académiques et universitaires, du moins en France, comme renouveau idoine et salvateur pour former les esprits à des approches plus aptes à relever les défis contemporains. La complexité a tout les attributs pour séduire les esprits modernes soucieux d’efficacité opérationnelle et de pertinence éthique, mais elle semble dédaignée. A mon échelle individuelle, j’ai souvent observé des réticences en situation d’enseignement de la complexité.
Ce constat m’interpelle de longue date et on en donne généralement des raisons comme la difficulté de compréhension et d’appropriation de concepts transdisciplinaires à rationalité élargie, ainsi que la nécessité d’un temps long de percolation des idées nouvelles pour transformer la culture. Ces arguments recèlent du vrai, mais quelle discipline scientifique ou philosophique n’est pas ardue ? Le temps nécessaire relève-t-il bien de l’assimilation d’idées nouvelles et non de leur déni ? J’ai toujours eu quelque suspicion à cet endroit, avec l’impression que ces motifs occultaient une autre raison, plus profonde, plus fondamentale. Mon intuition était que la complexité a «du mal à prendre» à cause de déterminants largement inconscients. Le présent article se propose de résumer ce qui est avant tout le témoignage d’une démarche de pensée en complexité pour construire un argumentaire autour de l’hypothèse d’un déterminisme implicite entravant, entre autres choses, l’implémentation de la complexité dans la culture occidentale.
Ce questionnement en rejoignait un autre : pourquoi la civilisation occidentale n’arrive-t-elle pas à rectifier sa trajectoire mortifère, malgré la prise de conscience généralisée, les connaissances accumulées sur les problèmes sociétaux et sur de possibles solutions, malgré les innombrables bonnes volontés et expérimentations alternatives ? Comme relevé avec la complexité, le constat est troublant et prend valeur de symptôme.
La déliance fondamentale
La notion de complexité fut décisive pour le diagnostic. S’il fallait, d’un mot juste, caractériser l’essence de la complexité, j’invoquerais la reliance, dans le sillage d’Edgar Morin. La notion de reliance — en fait, pour mon propos, son opposé, la déliance — fut la clé de la compréhension de la non-actualisation de ce qui semble néanmoins collectivement désirable, tant en ce qui concerne la diffusion de la complexité que la remédiation des maux sociétaux. La déliance semble en effet caractériser fondamentalement les modes de pensée, l’action, les interactions humaines et avec le vivant. La question est alors d’identifier le germe sociocognitif de cette déliance dans la manière d’être au monde au sein de la civilisation occidentale.
Les racines de la déliance et sa déclinaison dans la relation à l’altérité sont un donné paradigmatique, c’est-à-dire une matrice culturelle implicite et déterminante. Un paradigme est le fonds diffus d'une culture, un corpus de croyances, de postulats, de représentations du monde, de valeurs, de théories dominantes, de pratiques courantes, largement partagé, suffisamment stable, profond, incorporé, à l'œuvre de manière inconsciente. Il définit un cadre culturel normatif pour le fonctionnement d’une société en induisant des automatismes dans la manière d'être au monde, les schémas de pensée, les pratiques, les modes relationnels, le comportement social et les mœurs. Il affranchit la pensée d'avoir sans cesse à reconstruire des fondements, du sens, des justifications et des légitimations. Le déterminisme paradigmatique accroît ainsi le confort intellectuel et la puissance d'action. En contrepoint, il peut faire trouver naturelles, évidentes, normales, banales, et même valables, des idées et des pratiques qui peuvent s'avérer néfastes. Cependant, en tant que processus cognitif subconscient, il n’est pas questionné.
En guise de résumé métaphorique, pour une culture donnée, un paradigme est une grammaire, aussi structurant et implicite que la grammaire d'une langue pour un jeune enfant qui sait construire des phrases, sans toutefois n'avoir la moindre notion grammaticale. Les paradigmes sont à la culture ce que les axiomes sont pour les systèmes formels : des prémisses sur lesquelles se construisent des idéologies.
Dualisme et altérité, racines de la déliance
Considérons quelques exemples de paradigmes enracinés dans la déliance. Un premier cas, dans le champ de la psychologie sociale, peut être donné avec les stéréotypes sociaux. Les jeunes enfants apprennent très vite les catégorisations réductrices qui amalgament la diversité sous de prétendues identités (raciales, genrées, etc.), à partir de quelques critères seulement, pour mettre en exergue des différences entre catégories. Le déni de l'altérité s'exprime alors doublement, avec l'identification à un groupe de «mêmes» et avec le rejet des autres.
Autre exemple emblématique : la destruction de la nature qui s’intensifie, malgré la prise de conscience généralisée et l’accroissement exponentiel des connaissances en sciences naturelles et sur les effets de l’activité humaine.
Dans le registre épistémologique, nous pouvons remarquer l'imprégnation inconsciente et répandue de l'idée que la connaissance scientifique serait le miroir fidèle du réel. Selon cette doctrine — le réalisme épistémologique —, l'explication du réel est univoque et la compétence de l'expert à manier la bonne méthode suffirait donc à produire des connaissances valables et qui s'imposent à tous. On voit ainsi poindre le scientisme et la légitimation de la technocratie, à qui est déléguée la recherche de solutions pour la société.
Enfin, toujours dans le registre épistémologique, mais dans la vision opposée au réalisme, il n’est pas rare que les tenants du constructivisme invoquent spontanément la représentation classique du monde, dualiste et matérialiste, en parlant du réel, alors que le principe du constructivisme affirme se passer de postulat ontologique(1)
(1) Ontologie : (a) sous-discipline de la métaphysique portant sur l'être et ses catégories. En particulier, l'ontologie postule la nature de l'objet de la connaissance. (b) Par extension, ce qu'est la chose ou l'être en soi (l'ontologie n'est pas un attribut ni une essence).
Comment de telles erreurs, dérives ou incohérences persistent-elles dans le paysage socioculturel ? Quels sont les invariants implicites qui les gouvernent ? Les trois premiers exemples révèlent une conséquence de la déliance avec le déni de dignité de l’altérité : l’autre doit être identique ou sinon rejeté ; la nature n’accède pas au rang d’altérité respectable à hauteur de la culture ; la suprématie des institutions académiques et des experts invisibilise les savoirs non scientifiques, relèguent les compétences «profanes» multiples des non-experts au rang de l’ignorance.
Le dernier exemple met l’accent sur la prégnance de l’idée que le monde, dans la vision matérialiste et dualiste, serait en vérité une altérité radicale, pourvu d’une existence propre, extérieure et indépendante de l’humain et de la conscience. Il pointe le lien entre le dualisme et l’altérité. Le dualisme est une dualité primordiale, d’ordre métaphysique, qui postule l’existence de deux natures d’être, incommensurables, matière et conscience, par exemple. Dans tous les autres cas qui en découlent, comme l’opposition sujet-objet, le terme «dualité» prévaut pour désigner des contraires ou des complémentaires.
L’arborescence des paradigmes
La narration déiste occidentale sur l’existant, ainsi que le récit scientifique qui l’a supplantée, expliquent similairement le monde selon un principe transcendant, dieu ou la matière. Les deux narrations sont des mythologies qui fondent le dualisme, c’est-à-dire l’identification de deux natures d’être incommensurables : naturelle et surnaturelle, avec le déisme ; ou bien matière et conscience, avec le scientisme.
Pour le déisme occidental, l’extraction hors de l’harmonie du monde, la «chute», a entaché l’humain d’une indignité essentielle et induit une peur existentielle fondamentale. L’humain s’est perçu comme déchu et coupable. Dans ces conditions, comment pourrait-il accorder dignité et amour à l’altérité si lui-même s’en juge indigne ? Pour la science, l’humain est le fruit du hasard évolutif et n’a aucune autre perspective que de rester le jouet des lois de la physique et de la biologie.
Le phénomène humain est fondamentalement dénué de sens, absurde, dans un monde-objet principalement utilitaire. Ces types de compréhension de l’existant débouchent sur une manière d’appréhender les altérités comme séparées, distantes, étrangères, sur lesquelles l’humain peut projeter ses peurs et ses convoitises. L'altérité devient possiblement menaçante, en tout cas toujours potentiellement utilitaire.
Ce genre de supra-paradigme mythologique et métaphysique, profondément ancré dans l'imaginaire, est déterminant pour la civilisation. Il percole inconsciemment dans les esprits et il engendre les raisonnements et les comportements que nous observons dans la vie économique, politique, sociale. L’imprégnation du supra-paradigme ruisselle à toutes les échelles, selon deux axes bien identifiables, la connaissance et la morale.
Selon l'axe de la connaissance, se déploient l’arborescence des paradigmes épistémologiques, théorétiques et méthodologiques. Ils fixent ce que représente la connaissance et comment elle est validée, ce qui vaut comme théories dominantes, dans le champ scientifique notamment, et les méthodes qui s'imposent dans la production de connaissances valables. Selon l'axe éthique, les valeurs forment un cadre pour l'expression de l'éthique, déclinée dans la codification morale des comportements, par le droit et les règles tacites des mœurs.
Dans chacun des champs de la connaissance et de la morale, les différents paradigmes présentent une organisation gigogne. Ainsi, dans le paradigme de la mythologie scientiste forgée par le dualisme esprit-matière, l'épistémologie positionne de fait la connaissance dans un rapport dual de la cognition à un certain réel, prétendu extérieur, quelle que soit l’épistémologie, réaliste ou constructiviste. Dans le cadre du dualisme esprit-matière, la connaissance n’est pas immanente : elle n’est pas l’essence de l’être, mais procède par projection d’une réalité postulée externe, objectivée. Chaque nuance de cette réalité n’étant pas considérée comme coextensive de tout l’existant, puisque le sujet lui-même ne l’est pas, elle prend valeur de «chose» juxtaposée à toutes les autres. Le tissage de relations causales fonctionnelles entre les choses est un facteur d’intelligibilité pour l’esprit. Le causalisme considéré comme nécessaire forme le langage représentationnel du déterminisme. La filiation du déterminisme méthodologique avec la dualité épistémologique et, plus en amont, avec le dualisme métaphysique est ainsi établie.
Conséquences diffuses de la métaphysique dualiste
Le déterminisme exclusif a des conséquences importantes, par exemple dans l'appréhension des risques collectifs majeurs. Pour écarter ce genre de risques, on est censé en avoir démontré l'effectivité en identifiant clairement une chaîne causale univoque qui lèvera le soupçon de simple corrélation. Le problème est que le causalisme oblige à constater un risque avéré, ce qui inhibe toute action réellement préventive.
Dans une représentation du monde chosifiée et indéfiniment parcellisée, le lien admis comme fondamental est celui que construit collectivement la pensée discursive. La noosphère a créé un méta-monde de représentations investi d’une valeur transcendante. Ainsi, la culture est conçue en opposition dominante à la nature et l’économie s’est affranchie de toute contrainte exogène. Les conventions oblitèrent les contextes physiques et écologiques. La déconnexion n’est évidemment pas viable, comme nous commençons à l’éprouver durement.
Dans le champ moral de la vie courante, l’incidence paradigmatique se manifeste, par exemple, dans la propension à gommer la différence, par crainte de son instrumentalisation politique. L’intention est légitime et fondée, mais le déni de la différence n'est pas la bonne réponse, car le problème n'est pas la différenciation, mais la domination. Se replier sur le déni de la différence, souvent par l'euphémisation, pour exorciser les dérives phobiques envers l'altérité, est une autre façon, insidieuse, de rester prisonnier du dualisme. Car l'indifférentisme de bon aloi cache une raison plus profonde héritée du dualisme, qui fait de l'altérité un « hors soi » toujours potentiellement intrusif et menaçant.
Par ailleurs, l’appréhension de l'altérité comme danger latent justifie un certain tropisme pour le non-dit, par crainte du désaccord. Dans ce cas aussi, l'attitude est inappropriée, car l'évitement de la confrontation, malencontreusement confondue avec le conflit, génère ce qu'il redoute, à force d'opacité et d'incompréhension.
L’altérité étant conçue comme coupure radicale — juste connectée à soi à très faible portée et dans la superficialité du plan des phénomènes —, un lien palliatif peut s’établir symboliquement par projection identitaire. On délègue ainsi aux objets la fonction de représenter quelque chose de soi. Ce processus donne lieu à l’établissement d’une reliance factice, avec le sentiment de possession, avec l’exhibition de signes extérieurs de richesse ou d’artefacts à la mode, par exemple. Le conformisme et le grégarisme afférents à ces formes de fétichisme sont censés exorciser la peur existentielle induite par l’idée d’un moi coupé du tout, seul et en sursis précaire dans la vie.
Ces quelques exemples banals montrent comment un paradigme inconscient, de niveau métaphysique, avec le dualisme, oriente les modes de pensée et les comportements d’une société entière.
Pour une mutation anthropologique
Pour revenir au scepticisme envers la complexité qui hante bon nombre d’intellectuels, on comprend mieux désormais qu’il ne résulte pas d’un jugement argumenté, mais d’un conditionnement paradigmatique par la métaphysique dualiste. Notons d’abord que la complexité objectivée (la systémique) est largement admise, en tant qu’attribut conféré à un système, qui maintient la dualité sujet-objet. En revanche, l’appropriation de la complexité subjective, où le sujet est coextensif de la représentation du système qu’il construit, devient problématique dans le paradigme dualiste.
Quoi qu’il en soit, la complexité subjective pose néanmoins, elle aussi, la reliance comme dimension purement fonctionnelle, avec les interactions de toutes sortes, physiques, biologiques, psychologiques, sociales, écologiques. D’autres modes de reliance subtile entre les êtres demeurent facultatifs et faibles. Or, il est possible de concevoir une reliance plus fondamentale encore, en tant que principe ontologique de l’existant. L’être serait reliance. La complexité se ferait alors existentielle.
Renouveler nos croyances fondamentales sur la nature de l’existant, en postulant par exemple l’être coextensif du tout, s’avère pouvoir être une clé pour une mutation des paradigmes et la régénération civilisationnelle. Au-delà du niveau phénoménologique, il s’agirait de passer de la transcendance dualiste à un monisme de l’immanence. Car si la reliance était la nature même de tout ce qui se manifeste, l’altérité serait ressentie comme prolongement de soi. La cognition profonde travaillée par une mythologie moniste ferait plus efficacement percoler l’éthique que les injonctions morales externes et les mesures coercitives imposées comme devoir envers l’altérité.
Beaucoup pensent que la lutte politique et sociale contre ce système qui concentre la richesse et le pouvoir sans considération pour le vivant a quelque chance d’infléchir la trajectoire. D’autres font valoir que les expériences alternatives de coopération, de démocratie et d’équité, respectueuses de l’altérité, pourront faire réseau, s’agréger et changer d’échelle, sans que le système dominant ne s’interpose. Toutes ces formes d’actions sont bienvenues et nécessaires. Néanmoins, elles opèrent des changements n’affectant en rien la racine anthropologique qui réactive sans cesse les problèmes.
En parallèle des solutions symptomatiques qui ciblent les conséquences néfastes des activités, il s’avère crucial de viser aussi les causes paradigmatiques, ces éléments de pensée subconscients et figés sur de longues périodes, dont le déterminisme puissant est opaque. Force est de constater que l’approche séculaire classique qui tente de faire reposer la dignité de l’humain et du vivant sur la morale et la Raison a échoué. Il s’agit sans doute d’activer de nouveaux réflexes cognitifs et sociocognitifs pour ancrer l’ouverture à l’autre, l’accueil de la vie et l’harmonie avec le monde, prioritairement depuis les profondeurs cognitives.
Si l’origine profonde remonte bien au dualisme métaphysique, alors il devient primordial de travailler une autre narration sur le monde et l’humain, une représentation alternative, non dualiste, du sens de l’existant en général et du sens de l’existence humaine. Il est sans doute question de renouveler notre mythologie, de sorte que l’humain et tout le vivant ne soient plus considérés comme d’infimes aboutissements d’une évolution aveugle et dénuée de sens.
La proposition serait de s'ouvrir à l'invention d'un humain nouveau plutôt que de persister dans l'amélioration contre-productive de l'ancien monde. Le vortex noétique explore cette perspective de changement paradigmatique sous l’angle d’une refondation du récit mythologique occidental adossé à une métaphysique inspirée d’un monisme de l’immanence.
Pour le développement de l’argumentaire, les perspectives anthropologiques et l’étayage bibliographique, se reporter aux ouvrages suivants de l’auteur :
- un traité sur les paradigmes (Le vortex noétique : Essai de paradigmologie. Édition AJYR, 2026.) ;
- un essai de métaphysique alternative non dualiste (L'obsolescence du réel : 1. Refondation anthropologique : Étiologie de la déliance et métaphysique de la reliance. Édition AJYR, 2e éd. revue et augmentée, 2026.) ;
- une approche de la complexité fondée sur cette métaphysique (L'obsolescence du réel : 2. La complexité existentielle. Édition AJYR, 2024.).
Pour consulter les résumés et les sommaires : https://www.ajyr.org/livres
Jean-Yves Rossignol, 30 juillet 2026.


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